Une histoire méconnue : Les Africains-Européens, grands absents de l’histoire culturelle européenne.

Une histoire méconnue : Les Africains-Européens, grands absents de l’histoire culturelle européenne.
Peut-on continuer à étudier, enseigner et diffuser l’histoire des sociétés européennes
sans y intégrer (ou en ignorant totalement) la permanence de la présence africaine qui est
documentée sur une période qui remonte à au moins quatre mille ans ? Dans certains cas,
des figures illustres issues de ces migrations en provenance de l’Afrique sont si fortement
ancrées dans l’histoire culturelle européenne qu’il ne vient à l’esprit de personne qu’il s’agit
d’Africains nés en Afrique ou nés sur le sol européen d’un ou de deux parents africains ou
qu’ils sont des descendants directs d’Africains installés en Europe (Septime Sévère, Térence,
Saint Augustin, Dumas, Pouchkine pour ne citer que ceux-là).
Pourtant peu avant que le racisme pseudo-scientifique, qui accompagna en toute bonne
conscience l’esclavagisme et plus tard le colonialisme, ne s’installe durablement en Europe,
l’héritage africain dans la culture européenne était encore reconnu et célébré. Avant que
Hegel ne réfute toute historicité à l’Afrique, voici ce que pensait il y a 275 ans un grand
esprit allemand de la première moitié du XVIIIe
siècle, Johan Gottfried Kraus, Recteur de l’Université de Wittenberg (Allemagne) à l’occasion de la présentation de la thèse inaugurale du philosophe africain Anton Amo le 24 mai 1733 :« Grande fut autrefois la considération dont jouissait l’Afrique tant pour son génie que pour son amour des lettres et son organisation religieuse. Ne donna-t-elle pas le jour à bien des hommes exceptionnels, qui, par leurs études, ont fondé la sagesse humaine et plus encore la connaissance de Dieu ? Nul dans le passé ou le présent n’a été jugé plus sage dans la vie civile, ou avoir plus de goût que TERENCE
le Carthaginois. Grâce aux paroles pleines d’esprit socratique d’APULEE DE MADAURE, PLATON semblait avoir retrouvé vie ;elles avaient suscité à ce point l’approbation des siècles passés que les savants s’était divisés en partis opposés, les partisans d’APULEE
ayant l’audace de disputer aux partisans de CICERON le premier rang dans l’art oratoire. Que de grands représentants de l’enseignement du Christ n’a-t-il pas eu en Afrique ? TERTULIEN ,CYPRIEN, ARNOBE, OPTAT DE MILEVE et SAINT-AUGUSTIN, pour ne citer que les plus célèbres, dont la noblesse d’âme rivalisait avec leurs vastes connaissances. Les monuments, les faits, les martyrs et les conciles témoignent de quelle fi délité et de quelle constance les théologiens africains ont fait preuve pour maintenir la pureté de la religion. C’est faire injure à l’Église africaine que d’enseigner qu’elle a toujours tout concédé. Même lorsqu’après l’invasion des Arabes en Afrique, de grands changements se produisirent, la lumière des esprits et de leur savoir ne fut pas complètement éteinte par la domination arabe. Car, sur l’ordre de ce peuple,
chez lequel les sciences semblaient avoir élu demeure, on cultivait les arts libéraux, et,
après que les Maures furent passés d’Afrique en Espagne, et y ayant introduit les écrivains
anciens, ils y rendirent de grands services à la culture et aux lettres qu’on avait commencé à
ravir aux ténèbres. Les manuscrits peuvent témoigner du patrimoine détenu depuis si longtemps par l’Afrique. On dit de nos jours que ce continent est plus fertile en autres richesses
qu’en lettres. Cependant le très célèbre Maître en Philosophie et des Arts libéraux Antoine
Guillaume Amo prouve par son exemple que son pays n’est pas privé d’hommes hautement
doués. »
Pourquoi les livres d’histoire, les manuels et ouvrages populaires, les films de fiction ou
documentaires et les pièces de théâtre sur des sujets historiques, les magazines de vulgarisation de l’histoire des pays européens, édités ou produits en Europe pendant le XXe
siècle ont-ils quasiment tous ignoré cette histoire ? Les conséquences de ce trou noir dans la mémoire collective sont parfois dramatiques : par exemple, le phénotype noir étant associé « logiquement » à une origine extérieure à l’Europe, autrement dit à une présence récente (corrélée , forcément ? à l’immigration), des Noirs ou des descendants d’Africains, citoyens
européens depuis des générations, se voient tous les jours rejetés des castings de films ou de théâtre avec le mépris et la condescendance des recruteurs leur jetant à la figure : « il
n’y a pas de rôle pour vous car il n’y avait pas de Noirs en France au Moyen-Âge », « il n’y
avait pas de Noirs en France sous l’Ancien Régime » ou encore, « les seuls rôles possibles de Noirs en France dans un fi lm historique sur Louis XIV sont des rôles d’esclaves », etc.
Paradoxalement, ce sont eux qui doublent les acteurs noirs dans des fi lms étrangers, où il
est admis en principe qu’un Noir peut lui aussi, en tant qu’acteur, jouer tous les rôles.
L’exemple du cinéma, de la télévision et du théâtre tombe à propos car en ce siècle de
l’image et des technologies multimédia, l’identifi cation à la société à laquelle nous appartenons est renforcée, consciemment ou inconsciemment, par les images censées être le reflet
de nous-mêmes, du groupe et de la nation dont nous faisons partie qui nous sont projetées
en permanence.
Dans la mémoire collective de nombre d’Européens d’aujourd’hui, il ne subsiste aucun souvenir d’une des nombreuses ambassades africaines reçues en grandes pompes dans les
palais européens et au Vatican entre le XVIe et le XVIe siècle. Nul ne se souvient de Zyriab,ce Noir arabo-musulman né à Baghdad qui vécut à Cordoue au IXe siècle et qui pourtant
marqua de son empreinte l’histoire de la musique et des arts poétique, gastronomique,
vestimentaire, en un mot, l’histoire culturelle de l’Andalousie de son époque et bien des
générations après
. Pourtant, si aujourd’hui en Europe on porte des vêtements différents selon les quatre grandes saisons, c’est grâce à Ziryab qui a créé cette mode au IXe siècle à Cordoue.
Même des personnages aussi éminents que populaires dans l’histoire culturelle de
l’Europe comme Alexandre Dumas et Alexandre Pouchkine, tous deux descendants directs
d’Africains, ne renvoient généralement pas à la présence africaine en Europe.
Pourtant, qui n’a pas lu Dumas en France et qui n’a pas appris une poésie de Pouchkine
en Russie ?
Pourquoi cette amnésie historique partielle ?
L’historienne britannique, Kate Lowe, apporte une réponse pertinente et d’une honnêteté inédite en la matière qui augure de l’écriture d’une nouvelle histoire de l’Europe plus
conforme au passé européen :
« Les traces laissées par ces Africains noirs aux quinzième et seizième siècles ne sont pas
invisibles, loin s’en faut. On les retrouve quasiment dans tous les types d’archives : documentaires, textuelles ou visuelles ; séculières ou ecclésiastiques ; de l’Europe du Nord ou
du Sud ; réelles ou relevant de la littérature. Les raisons de leur invisibilité doivent être cher-
chées ailleurs ; dans les réalités des politiques nationales, dans les effets encore percepti-
bles de la colonisation européenne, et dans le carcan d’une certaine érudition historique de
convenance ou en vogue. L’histoire ancienne de l’installation des Africains noirs en diverses
régions d’Europe a été niée pour des raisons politiques et raciales, et le sujet a été enterré
avec succès jusqu’à la fi n du vingtième siècle. C’est ainsi que, en règle générale et à quel-
ques rares exceptions près, nonobstant l’abondance d’éléments matériels, toute référence
d’archive ou image caractérisant des Africains noirs en Europe tombée dans le domaine
public sera considérée comme un cas isolé. L’idée erronée de la rareté des documents
relatifs à ce thème a été répandue grâce à la complicité des pratiques nationalistes des
historiens européens. »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s